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Esprit de justice et de miséricorde

Le désastre* subi par Dr Plinio le 3 février 1975 ne fut pas le fruit du hasard, mais l’aboutissement de son offrande comme victime expiatoire, ainsi que certains faits l’ont mis en lumière des années plus tard. À l’occasion du sixième anniversaire de cet événement, de jeunes disciples lui exprimèrent un témoignage de gratitude filiale pour une telle offrande, lui donnant ainsi l’occasion de manifester une bonté paternelle et une droiture profondément édifiantes.

Mes très chers fils. Alors que je me remémorais ce qui s’était passé il y a six ans, je mesurais la différence entre vos interprétations et les miennes…

Sérieux dans l’examen de conscience

En effet, lorsqu’il s’agit d’évaluer ses propres mérites et responsabilités, il existe un principe selon lequel il ne faut ni tomber dans le scrupule ni nourrir des doutes artificiels et dérisoires sur ce qui a été objectivement accompli ou non. Nous ne devons pas davantage nous laisser aller à des hésitations stupides quant au contenu et à la portée de la règle selon laquelle nous jugeons telle ou telle situation, ou tel ou tel acte accompli.

Mais, une fois écarté le terrain des scrupules, lorsque chacun interprète ses actions, on entre dans le royaume de la sévérité, magnifique, auguste, aux couleurs sombres, d’un lilas profond comme celui des plus sombres des quaresmeiras, où la personne se place, non pas face à ses propres conditions subjectives, ni même face à l’opinion des autres, mais uniquement face à l’intransigeance infinie de Dieu.

Et l’on ne se demande pas si l’imperfection ou la transgression que l’on a eu le malheur ou la faiblesse de commettre est plus ou moins grave sur l’échelle ordinaire du péché, de l’infidélité ou, à tout le moins, de la négligence. On ne se pose pas cette question, car elle n’a pas d’importance. Notre juge suprême n’est pas notre prochain, mais Celui qui est au Ciel, assis à la droite de Dieu le Père, d’où il viendra pour juger les vivants et les morts.

Même si, très probablement, certains des saints élevés au plus haut de la béatitude éternelle, jouissant de la gloire des élus, ont dû passer par le purgatoire, nous ne pouvons pas nous dispenser de nous examiner sérieusement.

Il convient de mentionner que dans les flammes du purgatoire, l’âme bénéficie de deux consolations indicibles : premièrement, la certitude que ses souffrances prendront fin, débouchant sur un océan de bonheur sans fin. Deuxièmement, étant décédée en état de grâce, elle est animée d’une intransigeance semblable à celle de Dieu lui-même, et souhaite rester là, se purifiant, parce qu’elle le mérite. Les fidèles vivants, par leurs prières, peuvent obtenir que ses souffrances soient abrégées. Cependant, dans la mesure où les desseins insondables de Dieu en disposent autrement, la première à désirer cette purification est elle-même.

C’est donc sous cet angle que nous devons faire notre examen de conscience.

« Aura-t-il été un prix juste et bien payé »

À l’exception de la Très Sainte Vierge Marie, et peut-être de saint Joseph et des martyrs qui ont payé leur peine de leur sang versé par amour pour le Christ, ainsi que l’un ou l’autre saint, qui peut être sûr de ne pas mériter des souffrances similaires à celles causées par le désastre que j’ai subi, si l’Écriture nous dit que le juste tombe sept fois ?1

Donc, si je considère de près ce qui s’est passé il y a six ans, en vous regardant et en contemplant le magnifique vitrail de la porte au fond de cette salle, je dis : « Mon Dieu, j’adore vos mystères ! »

Je comprends que vous, qui n’êtes pas en train de juger ni de condamner votre fondateur, considériez cela d’un autre œil, d’un œil filial, comme vous le faites. Toutefois, je ne sais  pas si vous comprenez ma position et si vous réalisez bien qu’inévitablement, notre tenue de livres diverge à ce sujet.

Et je me demandais où je pourrais trouver un point aimable, gentil, lilas clair, argenté, où je pourrais dire un mot approprié, au moment précis où vous exprimez tant d’affection, de respect et de confiance. Et, avec l’aide de Notre-Dame, j’ai précisément identifié ce point, dont je vais à présent reprendre la formulation.

Vous avez connaissance d’une conversation qui s’est tenue dans le salon de ma résidence, à l’aube du dimanche précédant la catastrophe, au cours de laquelle nous avons évoqué l’état dans lequel se trouvait notre Mouvement. Après avoir analysé la situation, nous en sommes venus à la conclusion qu’il fallait beaucoup de souffrances et une grande expiation pour que les choses puissent reprendre leur cours normal.

Peut-on établir un lien entre cette conversation et ce qui s’est passé peu après ? Quoi qu’il en soit, ce n’est pas le lien que j’établirai. Je vais vous dire autre chose.

Si un ange m’était apparu au cours de cette réunion et m’avait dit : « Tu ne connais pas les enjolras3 qui devraient rejoindre le Mouvement, ni les bienfaits qui pourraient en découler pour tout ton apostolat et pour la cause catholique au Brésil et dans le monde, tout comme tu ne sais pas que beaucoup de tes préoccupations actuelles (pas toutes, malheureusement) seront apaisées si tu acceptes de faire ce sacrifice : tu dois te rendre à Amparo et, sur la route, subir un accident », je suis sûr que je prendrais la voiture à ce moment-là et, étant donné qu’aucun de mes compagnons ne souffrirait ou presque, je me dirais : allons-y pour la collision ! Allons-y pour le sang, l’hôpital, le fauteuil roulant ! Et pendant six ans, au moins, allons-y pour les béquilles et toutes les autres conséquences !

Et si j’avais pressenti l’horreur du calice à boire, à cause des attaques qui ont ensuite frappé notre œuvre, je dois reconnaître que j’en aurais pâli et que j’aurais imploré de Notre-Dame la force nécessaire. Toutefois, je n’aurais pas hésité à faire un pas jusqu’à l’extrême, pour sa gloire. .

Quelle joie ce serait pour moi de savoir, au-delà de notre victoire dans ces confrontations et de l’arrivée de mes enjolras au sein du groupe, tout ce que notre travail a accompli dans les recoins les plus divers du monde.

Si tel était le prix à payer, il était juste et pleinement mérité. J’espère que vous avez raison, et non moi, car je ne sais si mon jugement est suffisamment sévère.

Juge inflexible de soi-même

Mes fils, pourquoi vous dis-je cela ? Tout d’abord, par goût de la vérité sans détours, afin de ne pas recevoir un compliment que je considère comme discutable. Ensuite, pour vous apprendre à vous examiner vous-mêmes. Plus vous vous efforcerez d’être ainsi, plus vous serez intègres dans vos analyses, vos désirs, vos actions, et plus fidèles à la grâce que vous recevez.

Chacun doit être un juge inflexible envers soi-même, avide des circonstances aggravantes, recherchant toutes les circonstances qui pourraient échapper à son regard, sachant qu’il est toujours suspecté de complaisance lorsqu’il se tourne vers lui-même.

Si tous les hommes avaient agi de la sorte, il n’y aurait pas eu de Révolution. Et c’est seulement de cette manière que nous aurons la Contre-Révolution. De plus, il faut qu’il existe des âmes qui, à aucun moment, aussi implacables soient-elles envers elles-mêmes, ne doutent que Notre-Dame interviendra avec son infinie bonté et nous accordera largement, car notre chemin est celui du Ciel, vers lequel Elle nous conduit sous sa protection maternelle..

Notre attitude n’a donc rien à voir avec le calvinisme ou le jansénisme (avec leurs rigueurs mal conçues et exagérées), mais elle est motivée par l’amour de la justice de Dieu et la confiance en sa miséricorde.

Je voudrais profiter de cette occasion pour vous encourager à faire un tel auto-jugement. Vous aurez peut-être l’impression qu’il est excessif. Mais si vous considérez que la Vierge Marie elle-même s’est jugée coupable de la fuite de l’Enfant Jésus au Temple… Elle qui avait reçu l’Annonciation de l’Ange et dans le sein immaculé de laquelle s’était accomplie l’Incarnation du Verbe ; qui a mis au monde le Sauveur et a recueilli ses caresses la nuit de Noël ; qui ne pouvait contenir son adoration en contemplant son Fils grandir en grâce et en sainteté devant Dieu et les hommes, a pensé qu’il pouvait y avoir en Elle quelque chose qui déplaisait au Divin Enfant !

Que le Saint-Sacrement, en la présence duquel nous avons eu l’honneur de nous tenir tout à l’heure, et que nous avons reçu en communion pour un honneur incomparablement plus grand, par les mains de Notre-Dame, bénisse chacun de nous et nous insuffle cet esprit de justice et de miséricorde. Amen.  (Revue Dr. Plinio, février 2005, n° 83, p. 16 à 19).


Notes

  1. Cf. Pr 24, 16. Selon l’explication exégétique, « tomber sept fois », c’est-à-dire plusieurs fois, ne fait pas référence à la chute dans le péché, mais à la malchance. C’est dans un sens accommodant que l’on applique habituellement ce passage à l’impossibilité morale pour les justes eux-mêmes d’éviter le péché véniel.
  2. Cette conversation eut lieu entre 1 heure et 3 heures du matin, le 2 février 1975. Le 3 février, vers 13h15, la catastrophe allait se produire.
  3. Enjolras est une appellation affectueuse que Dr Plinio donnait à ses jeunes disciples de l’époque, dont les déficiences étaient plus marquées que celles de la « nouvelle génération ». Ils étaient cependant également plus enclins à l’émerveillement et à une plus grande confiance en la grâce divine, conscients de leurs faiblesses.