Plinio Corrêa de Oliveira
L’art de la conversation : un thème fluide et difficile à saisir
M. João, notre cher M. João, m’a demandé de faire un exposé sur un thème fluide, presque aquatique, un thème qui glisse entre les mains. Comme l’eau, on y entre facilement, on en sort tout aussi facilement, mais on a du mal à la retenir. Il en va de même pour certains sujets : on y pénètre sans effort, on les quitte sans difficulté, mais ils se laissent difficilement saisir en profondeur.
C’est précisément le cas du thème que je souhaite aborder ici : l’art de la conversation.
Existe-t-il réellement un art de converser ?
Lorsqu’on évoque la conversation, imaginons une situation très simple : une file d’attente, quelle qu’elle soit, à un arrêt d’autobus par exemple. Si l’on demandait aux personnes présentes si converser requiert un art ou si chacun dit simplement ce qui lui passe par la tête, la majorité répondrait sans doute qu’il n’existe aucun art de la conversation.
Pour beaucoup, parler serait une activité spontanée, sans règles ni exigences, où chacun exprime ce qui lui vient à l’esprit, et la question serait close.
Pourtant, cette évidence apparente mérite d’être interrogée.
La voix humaine : instrument musical et moyen d’expression des idées
La voix humaine n’a-t-elle pas quelque chose de musical ? La réponse est évidente. Si l’homme peut chanter, c’est que le larynx humain est l’un des instruments les plus magnifiques qui soient.
Or, si Dieu nous a donné cet instrument prodigieux pour exprimer des mélodies, ne nous l’a-t-Il pas aussi donné pour exprimer des idées ? Et s’Il nous a permis de chanter artistiquement, est-il raisonnable de penser qu’Il ne nous aurait pas également donné la capacité de converser de manière artistique ?
Il doit donc y avoir un véritable art de la conversation.
Les éléments fondamentaux de la conversation
Sans entrer dans une abstraction excessive, on peut dire que la conversation repose sur plusieurs éléments distincts.
La présence et l’attitude de la personne
Le premier élément est la présence même de la personne. Chacun connaît des individus dont la simple présence est intéressante, et d’autres qui, au contraire, n’inspirent aucun désir d’échange.
Leur visage ne promet rien, leur attitude corporelle ne manifeste ni ouverture ni attention. On n’a ni envie de leur parler ni envie qu’ils nous adressent la parole.
À l’inverse, il arrive que l’on voie quelqu’un et que, presque instinctivement, on le trouve intéressant. Dans un lieu d’attente, comme un aéroport, lorsque les conversations s’engagent spontanément, on remarque que l’on se rapproche naturellement de ceux avec qui l’on a envie de parler.
À l’opposé, face à une personne fermée ou lourde, on cherchera plutôt à garder ses distances. Mieux vaut le silence qu’une mauvaise conversation. La présence est donc déjà un élément essentiel de l’art de converser.
La physionomie et le regard
Un autre aspect fondamental de cette présence est la physionomie. Certaines expressions donnent envie de parler, notamment lorsqu’un regard semble attentif, intelligent, compréhensif. On sent alors que l’autre est capable de recevoir ce que l’on veut dire.
D’autres regards, en revanche, sont inertes, sans expression. Ils rappellent celui du poisson dans un aquarium : même lorsqu’il s’approche de la vitre, on a l’impression qu’il ne voit rien. Il n’y a ni réaction, ni échange possible. Sans regard expressif, la conversation devient presque impossible.
La voix, musique de la pensée humaine
Vient ensuite la voix. Certaines voix sont monotones, d’autres, au contraire, agréables à écouter. Une voix qui sait se moduler, varier ses intonations, adapter son timbre à ce qui est exprimé, met en valeur la pensée qu’elle transmet.
La voix est la véritable musique de la pensée humaine. Et s’il existe un art d’utiliser la voix pour chanter, comment ne pas admettre qu’il existe aussi un art de l’utiliser pour converser ?
Les dimensions plus profondes de la conversation : intelligence et âme
Au-delà de ces éléments plus corporels, il en existe d’autres, bien plus nobles, qui touchent davantage l’âme. Certaines personnes savent présenter un sujet, le rendre vivant, le faire apparaître sous un jour intéressant. D’autres en sont incapables.
Il y a ceux qui apprennent, qui observent, qui accumulent des éléments capables de nourrir la conversation. Et il y a ceux qui ne perçoivent même pas l’intérêt de converser.
Pourquoi certaines personnes sont intéressantes à écouter
L’importance de savoir présenter et visualiser un sujet
Toute profession, toute condition de vie, recèle pourtant des aspects curieux et significatifs. Certaines expériences pourraient donner lieu à des récits passionnants, si l’on savait les raconter.
Apprendre pour nourrir la conversation
Même des domaines marqués par la routine ou la dureté peuvent offrir des enseignements profonds sur l’âme humaine. Les exemples pourraient être multipliés indéfiniment. Cela montre que la pauvreté de la conversation ne vient pas tant des sujets que de la manière de les aborder.
L’art de la conversation dans l’histoire
Une pratique sociale raffinée avant la Révolution française
L’art de la conversation a connu des époques où il fut cultivé avec un soin particulier. Avant la Révolution française, notamment entre la Renaissance et la fin de l’Ancien Régime, la conversation était un véritable art social.
Le rôle du Dictionnaire de la conversation
Il en subsiste un témoignage remarquable dans ce qu’on appelait le Dictionnaire de la conversation, vaste ouvrage recensant des noms, des lieux, des faits et des idées destinés à nourrir les échanges. On y trouvait de quoi préparer une visite, susciter un intérêt, relancer un dialogue et éviter le silence embarrassant.
La conversation comme premier instrument de l’apostolat
Mais la question essentielle demeure : est-il utile de savoir converser ? Et plus encore, est-ce important pour l’apostolat ?
La réponse est sans équivoque. Le premier instrument de l’apostolat est la conversation.
Celui qui sait bien converser fait un bon apostolat. Celui qui converse mal en fait un mauvais.
Converser pour instruire, former et transmettre la vérité
L’annonce de la vérité passe par la parole, par l’échange, par la voix humaine. C’est ainsi que l’on instruit, que l’on forme, que l’on affirme et que l’on transmet.
Les saints et l’art de converser
Saint François de Sales, maître de la conversation chrétienne
De grands saints ont excellé dans cet art. Parmi eux, saint François de Sales occupe une place éminente.
Évêque du XVIIᵉ siècle, homme d’une douceur et d’une intelligence exceptionnelles, docteur de l’Église, il possédait une présence si aimable que tous étaient attirés par sa conversation. Partout où il se rendait, on se pressait autour de lui pour l’écouter.
La clé de la conversation : s’intéresser sincèrement à l’autre
La conversation suppose toutefois une disposition fondamentale de l’esprit : l’intérêt pour autrui. Celui qui est centré sur lui-même n’attire personne.
Si l’on veut retenir un visiteur, il faut parler de lui. Si l’on veut le voir partir rapidement, il suffit de parler de soi.
Parler de l’autre pour toucher son âme
La clé de l’art de converser consiste à s’intéresser sincèrement à l’autre, au point de s’oublier soi-même.
Dans cette perspective, la conversation devient un véritable apostolat. Lorsqu’on cherche à comprendre l’autre, à se mettre à sa portée, à éveiller son intérêt, on œuvre déjà pour le bien de son âme.
Comprendre la psychologie de son interlocuteur
Même les personnes les plus difficiles ou les plus ternes peuvent devenir intéressantes si l’on prend la peine de les considérer comme une âme à conquérir. Il s’agit alors de demander l’aide de la Vierge Marie, de pénétrer la psychologie de l’interlocuteur et d’avancer avec patience, thème après thème, comme dans une partie d’échecs, en vue d’un but précis : toucher son âme.
Réfléchir avant de parler : condition essentielle d’une vraie conversation
Enfin, pour bien converser, il faut avoir réfléchi. Celui qui n’analyse pas la réalité, qui ne prête pas attention aux choses, n’a rien à dire.
On ne peut pas regarder la vie de manière passive et stupide, sans intelligence ni profondeur.
Observer, analyser et relier pour bien converser
Il faut observer, comprendre, relier les faits à la psychologie humaine et transformer cette réflexion en parole vivante.
C’est à ce prix que la conversation cesse d’être un échange superficiel et devient un art véritable, au service de la vérité et des âmes.
Note
Cet article est une adaptation écrite et traduite d’une conférence donnée en portugais, initialement diffusée en vidéo et disponible à l’adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=ctaAp5iLFto



